Extrait des PROPOS D'ALAIN

Tome 2 page 1028 Bibliothèque de La Pléiade

ALAIN né Emile, Auguste CHARTIER le 3 mars 1868 à MORTAGNE-AU-PERCHE (Orne); décédé le 2 juin 1951 à LE VESINET (Yvelines).

 

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Nous en sommes toujours aux batailles parlementaires.

 

Nous en sommes toujours aux batailles parlementaires. Il s'agit de savoir qui gouvernera. On renverse une ou deux douzaines de ministres, et l'on croit avoir changé tout. Dans le vrai les affaires dépendent toujours premièrement de l'administration, laquelle ne change jamais. Les ministres même anciens, même instruits des affaires, même rendus confiants par un long règne, ont encore bien du mal à donner seulement un petit coup de barre; car l'art des directeurs et autres est de dire oui et de ne rien faire. Que voulez-vous répondre à un homme breveté et expérimenté qui vous dit : "La question est à l'étude", ou bien : "Un supplément d'information est nécessaire." Quelque fois le ministre se met en colère; alors l'insecte porte-plume tombe mort, imitant la feuille roulée ou le petit bout de bois. Que faire devant la parfaite inertie ? J'ai observé quelquefois ce jeu; j'ai vu que le ministre perdait toujours. C'est que le directeur se garde bien de rendre son tablier. Il ne pose jamais la question de confiance; cela lui semblerait ridicule, et, au fond, car il vous l'avouera, très peu respectueux. "J'ai pour principe d'exécuter les ordres. Mon travail est celui d'accorder les ordres reçus avec les règles de l'administration : c'est un travail de longueur, je l'avoue. L'administration est lourde par elle-même et lente par elle-même. Mais quant au blâme ou à la louange, ne me demandez ni l'un ni l'autre; je n'ai jamais fait de politique et n'en ferai jamais." Ainsi parle l'inerte petit bout de bois. Et voilà ce qui rend toute action gouvernementale difficile et presque toujours vaine. Qui donc gouverne alors ? Principalement la coutume; aussi la paresse, cousine de coutume; et enfin, si l'on cherche bien, les intérêts de ces Grands Messieurs, de leurs familles et de leurs amis. L'administration est un grand corps, toujours s'attachant par quelque ventouse à la banque et à l'industrie. Quand vous essayez de changer ce qui ne va pas, vous croyez rencontrer le Parlement et les ministres; mais ce qui résiste en réalité c'est l'administration. Principe de stabilité ? Je veux bien. Mais si vous vous mettez en colère, vous paysan, ou vous commerçant, ne frappez pas à côté. Réglez votre tir.

Vous payez les journaux, vous éveillez et effrayez le Parlement; vous renversez le ministère. Mais regardez bien; cette catastrophe est un brevet de durée pour le grand administrateur, car le nouveau ministre aura besoin de lui, besoin de ses lumières, de son approbation, et même de ces discrets éloges qui courent si vite. Or cela se paie. L'administrateur est fort poli et très froid. On apprend beaucoup à observer ces faces de carême, qui n'expriment rien que de sérieux, le travail, et une monastique indifférence. Qu'est-ce que cela leur fait, qu'un homme nouveau ou renouveau, vienne s'asseoir dans le fauteuil où l'on reste si peu ? Ce maître d'un jour, il s'agit de le former, ou de l'user, et en tout cas de lui apprendre qu'il ne peut pas grand-chose.

Regardez bien; écoutez d'où viennent les rumeurs qui circulent partout. Qui défait les ministres et finalement les ministères, sinon l'administration ? Car rien n'est plus aisé que de tendre un piège au naïf ministre et rien n'est plus aisé que de raconter qu'il ne sait rien et ne comprend rien. Ces choses sont bientôt crues. Un ministre n'a guère de défenseurs, il n'a guère que des envieux. Peut-être un bon chien de garde dans son cabinet; un de ces hommes dévoués jusqu'à la mort de l'ambition; mais cela est rare; les attachés sont bientôt d'accord avec les directeurs pour se moquer du patron. Or quelle est la ressource d'un ministre qui prétend gouverner ? Ses collègues ? Le Parlement ? Mais qui donc encore a lancé cette idée que les parlementaires sont corrompus, ignorants, paresseux ? C'est toujours l'administration. Et là-dessus elle ne se cache même pas pour dire que tout irait bien sans l'ingérence des parlementaires, les recommandations, les jeux d'intérêts, l'absurde pression des électeurs. Ce développement est un des lieux communs de l'administration.

Je conclus, car je veux abréger, que ceux qui renversent un ministère fortifient par cela même l'administration, qui est l'intérimaire éternelle, et qui règne despotiquement par les affaires courantes. C'est alors, c'est dans ces périodes de transition et d'installation que les sacs de crédits sont percés par-dessous, que les postes inutiles sont créés, que les gros appointements sont surchargés d'indemnités, que l'on institue missions et missionnaires. Et l'on s'étonne après cela, qu'avec d'autres hommes on ait l'illusion d'avoir gardés les mêmes! C'est qu'en effet on a gardé et confirmé les mêmes.

 

22 septembre 1934.

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Mis à jour le : 26/07/2005